Des entrepreneurs de la banlieue nord ont parlé des «territoires réservés», dans des villes comme Laval, Blainville, Mascouche, Terrebonne. Du rôle des firmes de génie-conseil privées dans ces municipalités, dans le financement des campagnes électorales ou celui du Parti libéral du Québec. D'actes de vandalisme sur les chantiers, de menaces, de passages à tabac.
En deux mois d'audiences à peine, la commission Charbonneau a offert des histoires impossibles à oublier. Les images des mafieux au Consenza qui glissent les liasses d'argent dans leurs chaussettes. Les 40 roses envoyées à la ministre Nathalie Normandeau pour son anniversaire et le sourire de Lino Zambito, qui assure que ça fait partie du «développement des affaires». Les larmes refoulées par Martin Dumont pendant qu'il raconte comment un entrepreneur, Nicolo Milioto, lui a fait comprendre que ses fondations de trottoir seraient assez profondes pour qu'il se retrouve dedans.
Et pourtant, la fin abrupte des audiences publiques nous laisse un goût d'inachevé. Comme si on n'avait pas encore assez de morceaux du casse-tête pour reconnaître, ou pour comprendre, l'image qu'on est en train d'essayer de reconstituer. Comme si on avait ouvert beaucoup de portes, sans nous inviter à en franchir le seuil.
Vaste terrain
On savait que la corruption existait au Québec. Et dans le milieu de la construction en particulier. On en a maintenant la preuve. Et on comprend déjà mieux, après seulement deux mois d'audiences, comment fonctionnent la collusion et la corruption.
Mais la Commission nous apprend aussi que la corruption ne fonctionne pas partout de la même façon. Qu'il y a des variantes. À Montréal, c'est la mafia qui dirige la circulation. En banlieue nord, ce sont des firmes de génie-conseil. Et à Laval, les décisions se prenaient à l'hôtel de ville.
On n'a pas fini de parler de Montréal. On a à peine parlé des banlieues. Et quelle est la situation en dehors de la métropole? Il n'y a pas de corruption en Abitibi, en Montérégie, dans le Bas-du-Fleuve?
L'infiltration du crime organisé, notamment des Hells Angels, dans des secteurs périphériques à l'industrie (location de camions, sols contaminés) sera peut-être un sujet lointain de l'enquête publique.
Les relations du crime organisé avec des syndicats de la construction et les tactiques d'intimidation à l'endroit de travailleurs, notamment sur la Côte-Nord, n'ont même pas encore été explorées.
La bête dans la pièce
C'est peut-être, au final, ce qui est le plus déroutant dans les révélations faites à ce jour par cette commission: on constate qu'on a encore tellement de sujets à explorer, alors qu'on n'arrive pas à vider les sujets déjà traités.
Les ingénieurs corrompus Gilles Surprenant et Luc Leclerc ont raconté comment ils ont pu toucher des dizaines de pots-de-vin d'une valeur de 1,2 million, en gonflant des chiffres, ici et là, et en traficotant quelques données dans un document d'appel d'offres. Ils ont floué les Montréalais de dizaines de millions de dollars avec leurs manoeuvres, et ce, apparemment en toute impunité. Et ils ont fait ça tout seuls, chacun de son côté, sans en parler? Vraiment?
Pourquoi la Commission n'a-t-elle pas encore convoqué l'ingénieur Robert Marcil, directeur de la division où travaillaient MM. Leclerc et Surprenant, dont le nom a été cité des centaines de fois depuis le début des audiences?
Et qu'en est-il de Nicolo Milioto, président de Constructions Mivela, désigné comme le principal intermédiaire entre la mafia sicilienne et l'industrie de la construction? Le gars des trottoirs. L'homme qui a demandé 150 000$ à une entreprise de tuyaux pour avoir fait accepter ses produits par la Ville de Montréal.
Il reste encore beaucoup de terrain à couvrir, beaucoup de témoins à entendre. Des portes à ouvrir. À l'évidence, ça va prendre plus de temps que prévu.
Et quand on aura recollé suffisamment de pièces du casse-tête, on découvrira peut-être une bête bien plus monstrueuse que ce qu'on avait craint.