Mariage forcé: le modèle anglais

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Au nom de l'honneur
Au nom de l'honneur

Encore aujourd'hui, des Québécoises sont menacées par leur famille, maltraitées, et parfois mariées de force au nom de l'honneur. »

(Grande-Bretagne) Des applications pour téléphones intelligents jusqu'aux opérations de sauvetage à l'étranger en passant par des brigades policières spécialisées et des lignes téléphoniques d'urgence: la Grande-Bretagne est à l'avant-garde de la lutte contre les mariages forcés. En voulant pénaliser cette pratique, le pays va-t-il trop loin? Sur fond de controverse, reportage sur les succès et les limites du modèle britannique.

La grande offensive contre les mariages forcés

Des applications pour téléphones intelligents jusqu'aux opérations de sauvetage à l'étranger en passant par des brigades policières spécialisées et des lignes téléphoniques d'urgence: la Grande-Bretagne est à l'avant-garde de la lutte contre les mariages forcés. En voulant pénaliser cette pratique, le pays va-t-il trop loin? Sur fond de controverse, reportage sur les succès et les limites du modèle britannique.

Le jour où Nelson Mandela est mort, Maryam a décidé de sauver sa peau. C'était le 5 décembre, mais la jeune femme ne se souvient pas précisément de la date. Seulement de la coïncidence entre la mort du libérateur sud-africain et sa propre libération.

La Britannique d'origine somalienne vivait alors, sous haute surveillance, chez un frère établi à Nairobi, au Kenya. Sa famille l'y avait emmenée une première fois en 2012, pour la faire exciser. La deuxième fois, c'était pour la marier.

Il faut dire qu'au collège qu'elle fréquentait en Angleterre, l'étudiante avait pris l'habitude de boire avec les copains. C'était trop de liberté aux yeux de ses proches. Maryam a donc atterri chez ce frère bien décidé à la faire rentrer dans le rang. Et quelle meilleure façon de ramener les brebis occidentalisées vers les valeurs traditionnelles que le mariage ?

Ce jeudi de décembre, Maryam a profité d'un rare moment de solitude pour envoyer un courriel d'appel à l'aide au Haut-Commissariat britannique à Nairobi.

Le message a été dirigé vers l'Unité des mariages forcés (FMU), qui regroupe des agents des ministères de l'Intérieur et des Affaires étrangères pour prévenir les unions imposées par les familles à des ressortissants britanniques. Le fléau touche surtout les communautés originaires de l'Inde, du Pakistan, du Bangladesh. Quand les jeunes résistent aux pressions, le risque de violence est élevé. Question d'honneur.

Le modèle anglais en chiffres

Depuis l'entrée en vigueur de la loi sur les mariages forcés, en 2009, un peu plus de 600 ordonnances de protection civile ont été délivrées pour empêcher ces unions.

En 2012, l'Unité des mariages forcés (FMU), à Londres, a reçu 1485 appels à l'aide et réalisé 100 opérations de sauvetage.

Parmi les situations de mariage forcé signalées à la FMU:

82%
concernaient des femmes
13%
concernaient des victimes de moins de 15 ans
22%
des victimes de 16 et 17 ans
114
Dans 114 cas, les victimes souffraient d'une déficience.

L'auto bleue

La réponse est apparue sur le cellulaire de Maryam quelques heures après l'envoi de son SOS. Elle devait surveiller l'arrivée d'une auto bleue. Nerveuse, elle a enfilé le plus de vêtements possible sous sa longue abaya, puis elle a prétendu devoir sortir pour acheter des serviettes hygiéniques. Une fois dehors, elle a couru de toutes ses forces jusqu'à la route où l'attendait son sauveur. Le soir même, elle était rapatriée en Grande-Bretagne.

Rencontrée cinq semaines après son sauvetage, au refuge où elle se cache depuis sa fuite, Maryam - qui se présente sous un prénom d'emprunt - se plaint de cauchemars récurrents.

Non, sa famille n'a pas tenté de la joindre, dit-elle pour rassurer les deux policiers d'une brigade de lutte contre les crimes d'honneur qui suivent son cas.

«As-tu pensé à demander une ordonnance de protection contre le mariage forcé? s'enquiert la policière Alicia Harrison.

- Non», répond Maryam. Il y a des questions plus urgentes à régler pour cette jeune femme qui, avec sa tuque noire enfoncée sur le front, affiche l'allure d'une ado. La policière souhaite qu'elle soit examinée par un médecin, pour évaluer les dégâts de l'excision.

Est-ce que je vais être obligée d'écarter les jambes? s'inquiète la fugitive. La policière lui propose de l'accompagner chez le médecin et Maryam soupire de soulagement...

Électrochoc

Une unité de lutte contre les mariages forcés, qui réalise une centaine de sauvetages par an. Des ordonnances civiles interdisant des mariages. Des équipes policières vouées exclusivement à la protection contre la violence liée à l'honneur et les unions imposées par la famille.

Tels sont les principaux outils du «modèle britannique» qui fait rêver bien des intervenants canadiens.

Tout a commencé il y a une décennie, après le meurtre de Shafilea Ahmed, une étudiante d'origine pakistanaise qui avait multiplié les appels à l'aide avant de se résoudre à avaler de l'eau de Javel pour échapper à un mariage arrangé.

Les services sociaux ont pourtant fermé son dossier. Puis, l'adolescente a disparu. Son corps a été retrouvé en 2004. Et ses parents ont fini par être jugés coupables du meurtre.

Ce fait divers a eu l'effet d'un électrochoc. Un peu comme la tragédie de la famille Shafia, au Québec.

Comment le réseau social a-t-il pu laisser filer autant de signaux rouges entre ses mailles? «Si avaler de l'eau de Javel n'était pas suffisant pour alerter le système, je me demande ce qu'il aurait fallu», soupire Jasvinder Sanghera, fondatrice de Karma Nirvana, ONG qui vient en aide aux victimes de mariages forcés, et qui a elle-même fui un tel mariage dans sa jeunesse.

Ce constat d'impuissance a débouché sur l'adoption d'une loi sur les mariages forcés, en 2009. Du coup, des ONG ont mis sur pied des lignes téléphoniques d'urgence, des outils pour les jeunes à risque, des séances de formation pour enseignants, agents frontaliers, policiers. C'était l'offensive générale.

Marcher sur des oeufs

Mais où donc passe la frontière entre une décision librement consentie et le repli devant les pressions familiales?

Nous sommes dans une école pour filles à quelques heures de Londres. Les policiers Alicia Harrison et Simon Farndale discutent avec une élève de 18 ans qui avait déjà dit craindre être mariée de force. Mais le jour de la rencontre, elle se dit heureuse à l'idée d'épouser un cousin de sa mère, en avril, au Pakistan.

«Tu l'as déjà rencontré? lui demande le policier.

- Oui, deux fois.

- Tu ne trouves pas que tu es bien jeune pour te marier?

- Mais si j'attends, ça va lui prendre plus de temps pour venir en Angleterre.»

Une fois l'élève partie, les deux policiers sont perplexes. Ils ont l'impression qu'elle n'est qu'une enfant qui se réjouit à l'idée de porter un joli sari avec des paillettes. Que ce mariage ne vise que des fins d'immigration. Mais ils ne peuvent rien pour une éventuelle victime qui dit accepter son sort avec enthousiasme.

Car en cette matière ultradélicate, où les jeunes rebelles risquent d'être répudiés par leur famille, les meilleures lois ont des limites.

«Parfois, une ordonnance de protection aggrave la situation, parce qu'elle accentue les tensions au sein d'une famille», constate Alicia Harrison.

En matière de mariages forcés, la Grande-Bretagne est bien plus avancée que le Canada, qui fait face à un «désert» législatif, reconnaît Jasvinder Sanghera, qui doit donner des séminaires à des ONG canadiennes, ce mois-ci.

Mais comme l'écrit la juriste Mavis Maclean dans un premier bilan de la législation britannique, la meilleure des lois «ne peut pas devancer l'opinion publique, même s'il s'agit de l'opinion d'une minorité».

Autrement dit, tout en donnant aux victimes des moyens d'échapper à leur sort, la loi britannique se heurte au mur des traditions. Qui, elles, tardent à évoluer.

Pénaliser ou pas ?

C'est un peu comme l'histoire du verre à moitié plein ou à moitié vide. Vue depuis le Québec, la Grande-Bretagne est un modèle à suivre pour combattre les mariages forcés. Mais sur place, plusieurs montrent du doigt les défaillances à corriger.

La loi est suivie de façon inégale selon les régions, les corps policiers sont à la traîne, et plusieurs institutions, notamment les écoles, n'ont pas de politique de prévention dans le domaine. Et puis, déplore Aneeta Prem, de l'organisation Freedom Charity, les ordonnances de protection civile ne sont pas toujours suivies, et ceux qui y contreviennent ne subissent aucune conséquence.

«Plusieurs professionnels craignent encore de dénoncer les mariages forcés, de peur d'être étiquetés comme racistes», déplore Jasvinder Sanghera, fondatrice de l'ONG Karma Nirvana, vouée à la lutte contre les mariages forcés.

Mme Sanghera met tout son espoir dans une nouvelle loi, qui doit être votée au printemps, et en vertu de laquelle le mariage forcé deviendra un crime proscrit par le Code pénal. Avec la pénalisation de cette pratique ancestrale, «les victimes la considéreront comme un crime et cesseront de se montrer loyales envers... les criminels».

Pas si simple, répond Ayndrilla Singharay, du refuge ASHA, qui accueille des femmes fuyant un mariage forcé. Elle craint les effets pervers de cette loi, qui risque de refouler le problème encore davantage vers la clandestinité. Car celles qui refusent d'être mariées de forces ne veulent pas pour autant envoyer leurs parents en prison.




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