Londres a résisté à la tentation du tout sécuritaire

Les attentats-suicide d'islamistes de 2005 avaient fait 56... (PHOTO MATT DUNHAM, ARCHIVES AP)

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Les attentats-suicide d'islamistes de 2005 avaient fait 56 morts, dont les quatre kamikazes, dans les transports en commun de la capitale britannique.

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Attentat à Ottawa

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Attentat à Ottawa

Le 22 octobre 2014, des coups de feu ont été tirés sur la colline parlementaire, à Ottawa. »

Tristan De Bourbon

Collaboration spéciale

La Presse

Attentats terroristes, assassinats politiques, tueries de masse: quand la violence frappe un pays en plein coeur, faut-il prendre un virage sécuritaire, ou défendre à tout prix les libertés individuelles? Au terme d'une semaine marquée par deux attentats contre des militaires canadiens, La Presse se penche sur ce dilemme en examinant les approches de cinq pays: le Royaume-Uni, la Norvège, la France, la Suède et les États-Unis.

Les bombes de l'IRA dès 1974, les attentats-suicide d'islamistes en 2005: le Royaume-Uni fait face depuis 40 ans au terrorisme. Le pays a parfois flirté avec les sirènes du tout sécuritaire, sans jamais vraiment y céder.

Les contre-pouvoirs ont en effet souvent freiné les poussées de fièvre des responsables politiques pour préserver la liberté individuelle. «Concrètement, en dehors du parlement, relativement bien protégé, la sécurité des bâtiments gouvernementaux et des lieux publics n'a pas été renforcée», indique Wyn Rees, professeur de l'Université de Nottingham spécialisé en sécurité internationale.

Les autorités ont principalement appliqué deux mesures en la matière: retirer les poubelles proches des bâtiments officiels et des gares afin d'empêcher qu'une bombe puisse y être déposée et placer des blocs de béton devant les édifices publics pour interdire aux gens de se garer en voiture devant ceux-ci.

«La police estime en effet qu'il serait très coûteux et peu productif d'avoir du personnel installé partout pour lutter contre des actions isolées et imprévisibles», analyse l'expert. «Elle compte plus sur la capacité de mobilisation rapide de ses hommes en cas de risque d'action terroriste, au gré des informations glanées par les services de renseignement.»

Le Royaume-Uni n'est pourtant pas dépourvu de sécurité. Des patrouilles de police sillonnent en permanence dans les gares et les aéroports, et sont postées aux carrefours les plus empruntés. «Cela marque la sécurisation progressive du pays, enclenchée par l'adoption de la première loi antiterroriste en 1974 à la suite du premier attentat de masse de l'Armée républicaine irlandaise (IRA)», se désole Sara Silvestri, maître de conférence en politique internationale à City University de Londres. «Ce texte législatif, initialement créé à des fins temporaires, a grossi au fil des années et a fini par devenir permanent sous la forme de la loi antiterroriste de 2000. Ce processus marque pour moi la victoire des terroristes: leurs attentats ne sont en effet qu'un moyen pour aboutir à leur objectif ultime, qui est de créer la peur dans la société, ébranler sa cohésion et la confiance des gens dans les institutions.»

Depuis la ratification de la loi sur les droits de l'homme en 1998, le gouvernement britannique doit rendre des comptes à la Cour européenne des droits de l'homme. Les attentats de 2005 vont pourtant lui donner un prétexte pour tenter de passer outre. L'avocat David Anderson estime que le système d'ordonnances de contrôle alors mis en place s'est révélé l'un des «systèmes les plus répressifs gérés par des démocraties occidentales comparables». En effet, «les personnes suspectées de terrorisme, mais pas condamnées», pouvaient se voir imposer un couvre-feu de 16 heures par jour, être exilées loin de chez elles afin de détruire leurs réseaux, être interdites de communication ou de rencontre de certaines personnes, etc.

Assouplissements

Le système d'ordonnances a toutefois été adouci, sous la pression de l'opinion publique et des associations de défense des droits. «Le débat a toujours concerné la possibilité d'arrêter et de détenir des suspects sans la moindre preuve et sans la moindre inculpation», indique Sara Silvestri.

«Sans l'opposition de groupes de pression pour les libertés et de la Chambre des lords, beaucoup plus indépendante dans sa composition et son mode d'action que la Chambre des communes, la police aurait eu le droit de garder quelqu'un au secret pendant 90 jours. La loi ne l'autorise finalement à le faire que 28 jours, contre sept auparavant.»

Plus récemment, David Cameron a fait voter la possibilité de retirer le passeport de terroristes présumés, notamment ceux partis combattre en Syrie. «L'attentat d'Ottawa nous montre pourtant bien qu'elle n'empêche pas du tout les islamistes d'agir, au contraire puisque leurs leaders les encouragent à se faire exploser dans leur propre pays», assure Olivier Guitta, expert en sécurité auprès de gouvernements et de multinationales. «Les gouvernements réagissent plus qu'ils ne préviennent le danger. Il faut dire qu'à quelques mois de l'élection générale, les responsables politiques ne veulent pas paraître paranoïaques en prenant des mesures plus fortes.»

Olivier Guitta applaudit en revanche à la décision annoncée en début de semaine «d'empêcher les dons aux associations caritatives liées à des mouvances islamistes. Mais les premiers effets ne se feront sentir que dans de longs mois», prévient-il.

Suède: la palme de l'ouverture

Par Isabelle Hachey

Le 11 décembre 2010, un kamikaze s'est fait exploser accidentellement dans sa voiture, au centre-ville de Stockholm. Si son plan avait fonctionné comme prévu, il aurait appuyé sur le détonateur quelques minutes plus tard, en plein milieu d'une foule. Il y aurait eu un bain de sang. Or, malgré la gravité de l'événement, deux heures après cet attentat-suicide raté, les mesures de sécurité n'avaient toujours pas été renforcées dans les principaux bâtiments gouvernementaux de la capitale suédoise.

Cafouillage? Peut-être. Mais l'anecdote montre surtout à quel point les Suédois tiennent au principe de «société ouverte». Pour eux, c'est presque une religion. «L'attentat doit être pris avec le plus grand sérieux, mais ne doit pas nous faire renoncer à nos principes d'État de droit ou de tolérance et d'ouverture qui marquent notre style de vie», a souligné le quotidien libéral Dagens Nyherter au lendemain de l'attentat. Les autres médias nationaux, à gauche comme à droite, ont publié des variations sur le même thème.

Le sort a voulu que le kamikaze ait trouvé la mort rue Olof-Palme, du nom de l'ancien premier ministre assassiné en pleine rue, il y a près de trois décennies. M. Palme rentrait d'une soirée au cinéma avec sa femme, Lisbet. Le couple n'avait pas le moindre garde du corps. Le premier ministre tenait mordicus à vivre comme tout le monde: prendre le métro, avoir son nom dans le bottin, aller au cinéma avec sa femme. Le 28 février 1986, un homme armé a surgi et l'a tué à bout portant. On n'a jamais retrouvé le tueur.

Ce soir-là, les Suédois ont perdu leur innocence. Mais ils se sont accrochés à leurs principes.

Mis à part quelques mesures de sécurité touchant le premier ministre, la Suède est restée un pays très ouvert, où les politiciens se mêlent aux citoyens. Parfois à leurs risques et périls. En 2003, la ministre des Affaires étrangères, Anna Lindh, a été poignardée à mort par un déséquilibré dans un centre commercial de Stockholm. Après ce tragique événement, les Suédois se sont demandé, une fois de plus, dans quel type de société ils souhaitaient vivre. Une fois de plus, ils ont choisi de ne pas sacrifier leur liberté à l'autel de la sécurité.

France: vigilance permanente

Par Isabelle Hachey

Il y a eu les terroristes palestiniens et ceux de l'extrême gauche, à la fin des années 70. Il y a eu les extrémistes du GIA algérien, dans les années 90. Aujourd'hui, il y a le groupe armé État islamique (EI), qui appelle au meurtre de tous les mécréants de l'Hexagone...

La France a une longue et cruelle expérience des attentats terroristes perpétrés à l'intérieur de ses frontières. Au fil des ans, elle a élaboré un système sophistiqué pour lutter efficacement contre ce qu'elle considère désormais comme une menace permanente.

Vigipirate est «l'outil central du dispositif français de lutte contre le terrorisme». Créé en 1995, ce plan gouvernemental comporte 300 mesures et définit les responsabilités de chacun pour prévenir les attentats.

Ce dispositif a été renforcé le 24 septembre, après la décapitation du guide de montagne Hervé Gourdel en Algérie. Des patrouilles mixtes de policiers et de militaires ont été dépêchées dans les aéroports et les gares de France. Elles y ont multiplié les contrôles et les fouilles aléatoires.

Vigipirate compte deux niveaux d'alerte: «vigilance permanente» et «alerte attentat». Dans ce dernier cas, la menace doit être précise et imminente, comme en mars 2012, lors des expéditions meurtrières du terroriste Mohamed Merah dans la région de Toulouse. Différents ministères avaient alors activé des cellules de crise. L'armée, les policiers et les services de secours avaient été mis en alerte maximale.

Faisant face cette fois à la menace posée par l'EI, la France n'est pas passée au stade ultime d'alerte attentat. Mais la surveillance a été augmentée. Les forces de l'ordre procèdent à un filtrage plus serré à l'entrée des bâtiments publics.

«Vigipirate est opérationnel et efficace», a assuré le ministre de l'Intérieur, Bernard Cazeneuve. «La France n'a pas peur.» Le pays a toutefois senti le besoin de resserrer ses lois. En septembre, l'Assemblée nationale a adopté un projet de loi qui permet de confisquer le passeport des citoyens français soupçonnés d'être candidats au djihad en Irak ou en Syrie.

La nouvelle législation s'attaquera aussi aux «loups solitaires» en créant un «délit d'entreprise terroriste individuelle» et en renforçant l'usage de l'internet aux fins de lutte contre le terrorisme.

États-Unis: nouvelle ère sécuritaire

Par Isabelle Hachey

«Un peuple prêt à sacrifier une liberté fondamentale pour obtenir temporairement un peu de sécurité ne mérite ni l'une ni l'autre et finit par perdre les deux», aurait déclaré l'illustre Benjamin Franklin... en 1755.

Plus de deux siècles plus tard, les États-Unis ont été la cible des attentats terroristes les plus dévastateurs de leur histoire. Le 11 septembre 2001, quand des avions fous se sont écrasés dans les tours jumelles de Manhattan, l'Amérique a changé. Sur les cendres de son innocence, elle a construit une nouvelle ère, sécuritaire. Benjamin Franklin, l'un des pères fondateurs des États-Unis, s'est peut-être retourné dans sa tombe. Un mois et demi après les attentats, les membres du Congrès ont adopté à la quasi-unanimité le USA Patriot Act, une loi d'exception controversée, officiellement destinée à améliorer l'efficacité du FBI et des services de renseignement dans la prévention du terrorisme.

Parmi les mesures les plus contestées du Patriot Act, la création d'un statut de «combattant ennemi» qui permettait de détenir sans accusation des individus soupçonnés de fomenter des attentats. C'est sous ce statut juridique non reconnu par le droit international que des centaines de suspects ont été enfermés à la prison de Guantánamo, dans l'île de Cuba.

Depuis, Guantánamo est devenu un boulet pour l'administration de Barack Obama - et l'incarnation d'une certaine dérive sécuritaire.

Le Patriot Act a aussi permis aux agences fédérales de recueillir des informations nominatives sur tous les citoyens américains sans avoir à obtenir l'autorisation d'un tribunal. Pour les groupes de défense des libertés individuelles, cette mesure était carrément liberticide.

Au fil des ans, certains articles du Patriot Act ont été déclarés inconstitutionnels par les tribunaux; d'autres n'ont pas été prorogés. Le 26 mai 2011, le président Obama a renouvelé trois dispositions: l'écoute électronique mobile, la fouille dans les données d'une entreprise et la surveillance des «loups solitaires», ces individus soupçonnés de projeter des attentats sans être liés à des groupes terroristes.

Les partisans de ces mesures estiment que le sacrifice de ces libertés individuelles est un petit prix à payer pour vivre en sécurité aux États-Unis, considérés comme le Grand Satan par une foule d'islamistes radicaux partout dans le monde - et même à l'intérieur du pays. Après tout, l'Amérique d'aujourd'hui n'a plus grand-chose à voir avec celle de 1755.

Norvège: chanter contre l'horreur

Par Isabelle Hachey

C'est un pays modèle. L'une des nations les plus riches du monde, tolérante, sociale-démocrate, citée en exemple à tout propos. Et pourtant, c'est au coeur de cette douce Norvège, qui décerne chaque année le prix Nobel de la paix, que s'est déroulée l'une des pires tueries de l'histoire moderne.

Le carnage a commencé avec un attentat à la bombe visant les immeubles gouvernementaux du centre d'Oslo, le 22 juillet 2011. Anders Behring Breivik s'est ensuite rendu dans l'île d'Utoya, près de la capitale, où étaient réunis des centaines de jeunes sociaux-démocrates. Armé d'une mitraillette, le terroriste d'extrême droite a tiré de sang-froid sur les jeunes, bloqués sur l'île. Comme dans un jeu vidéo. La tuerie a duré deux heures et a fait 77 victimes.

Malgré l'horreur du massacre, les autorités ont refusé de céder à la panique. «Notre marque de fabrique, c'est une société ouverte, et c'est cela qui est attaqué aujourd'hui», a déclaré le premier ministre Jens Stolenberg. Son gouvernement n'a pas resserré les mesures sécuritaires, pas plus qu'il n'a adopté de lois antiterroristes. «Nous ne sacrifierons pas nos valeurs. Notre réponse est plus de démocratie, d'ouverture et d'humanité, mais jamais de naïveté», a promis le premier ministre.

Sa réaction a été bien différente de celle du président George W. Bush au lendemain des attentats 11-Septembre aux États-Unis. En Norvège, pas question d'espionner les citoyens, ni de restreindre leurs libertés au nom de la sécurité. Cette attitude d'ouverture a fait l'unanimité parmi les politiciens - et la population norvégienne.

Après la tuerie, personne n'a remis en cause la compétence des services de sécurité. Et personne n'a tenté d'instrumentaliser l'émotion suscitée par l'attentat à des fins politiques, a constaté le quotidien français Le Monde avec une pointe d'envie: «Dans son malheur, la Norvège reste fidèle à elle-même. Elle s'interroge, mais ne se renie pas. Une leçon pour nos démocraties.»

Neuf mois après le carnage, Breivik a eu son procès. Lors du premier jour d'audiences, à l'extérieur du tribunal, 40 000 citoyens se sont réunis, non pas pour invectiver le tueur, mais pour... chanter. Une chanson que le tueur détestait, et qui parlait d'enfants et d'arc-en-ciel.

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