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Enquête Mâchurer: l'UPAC a rencontré plus de 300 témoins

« Je crois que l'UPAC est une méchante belle... (Photo André Pichette, La Presse)

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« Je crois que l'UPAC est une méchante belle machine et on doit être fiers de ça », dit le commissaire Robert Lafrenière.

Photo André Pichette, La Presse

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Yves Boisvert
La Presse

Le dossier le plus connu de l'UPAC, l'enquête Mâchurer, n'est pas sur le point d'aboutir. Le dossier vise l'homme d'affaires et ex-financier occulte du Parti libéral du Québec Marc Bibeau et l'ex-premier ministre Jean Charest, comme de nombreuses fuites l'ont révélé.

« Je sais que vous êtes tannés de m'entendre dire que l'enquête se poursuit, mais une enquête de crime économique, c'est long et complexe. Je vous dirai quand même qu'on a rencontré plus de 300 témoins, confiait le commissaire Robert Lafrenière en entrevue-bilan, hier. On a fait des perquisitions encore au mois d'octobre. Maintenant, on est dans l'extraction de données informatiques et l'analyse. Je ne peux pas donner de détails. »

Marc Bibeau s'est rendu jusqu'en Cour suprême, sans succès, pour empêcher la saisie des données de ses ordinateurs. Un système de cueillette avec un avocat indépendant est en place et c'est au compte-gouttes que ces données « sous scellés » seront obtenues par les policiers. Après quoi d'autres témoins seront rencontrés.

Ce fut une année pénible, il ne s'en cache pas. « C'est clair qu'on a une côte à remonter dans l'opinion publique, pas pour mon image, mais pour que les citoyens continuent à avoir confiance en l'UPAC. »

Tour à tour, les quatre partis à l'Assemblée nationale l'ont attaqué, tantôt parce que certaines enquêtes n'aboutissaient pas, tantôt parce qu'on insinuait des interférences politiques, tantôt parce qu'on avait arrêté sans l'accuser le député libéral Guy Ouellette. Les fuites ont ébranlé l'Unité permanente anticorruption, qu'il dirige depuis 2011.

« On annonçait quasiment ma pendaison des semaines avant ma comparution à l'Assemblée nationale pour l'étude des crédits, mais je me suis expliqué », dit Robert Lafrenière.

« Mais au niveau des opérations, ç'a été une très bonne année. On a obtenu 48 condamnations au criminel, c'est 60 % de toutes les condamnations obtenues par l'UPAC depuis sa création. Nous avons 77 enquêtes criminelles actives, 24 au pénal [autour de la construction et de Revenu Québec] et on a émis 1450 avis sur l'intégrité des entreprises pour l'Autorité des marchés financiers. Le nombre de signalements de la population augmente. »

NUAGE NOIR

Les fuites ont été le « nuage noir » qui l'a suivi toute l'année. « Ça nuit à tellement de niveaux ; ça révèle nos stratégies, ça met en péril la sécurité des témoins, ça peut entraîner la destruction de preuves, ça installe un climat de méfiance entre policiers et procureurs, ça mine la confiance du public et des témoins. »

Des témoins ont envoyé des mises en demeure à l'UPAC après certaines fuites. « Des tiers innocents ont été nommés. » Dans un reportage de TVA, on voyait le nom de l'ancien délégué du Québec à New York, Bruno Fortier, auteur d'une déclaration, par exemple.

« Quand vous allez voir de nouveaux témoins, ils sont méfiants, ils ont peur de voir leur nom sortir. Ça affecte toutes nos enquêtes », dit Robert Lafrenière, commissaire de l'UPAC.

Pourquoi tant de fuites ? N'est-ce pas le signe d'une crise interne ? « Je dois être prudent parce que dans notre enquête de fuite, on a une théorie. Mais il y a toujours quelqu'un de frustré envers son boss pour différentes décisions de gestion. Il y a aussi ceux qui essaient de faire mal à l'UPAC depuis 2011, pour attaquer le commissaire. Et d'autres qui veulent faire achopper une enquête et même le processus judiciaire. »

N'aurait-il pas mieux valu confier l'enquête sur les fuites à la Gendarmerie royale du Canada, par exemple ?

« On a examiné toutes les options, mais si vous confiez l'enquête à un autre corps de police, ils doivent entrer dans l'enquête principale [Mâchurer], ultraconfidentielle. Vous augmentez les risques. On a préféré créer une équipe formée de plusieurs corps policiers et l'installer dans un lieu secret, louer des véhicules, etc. »

Là encore, aucune accusation, ni contre le député Guy Ouellette ni contre des policiers de l'UPAC. Deux ont fait l'objet de perquisitions et sont « dans le noeud de l'affaire » : Stéphane Bonhomme, suspendu, et Richard Despaties, congédié l'an dernier pour des fautes professionnelles - il conteste son licenciement devant le Tribunal du travail.

Là encore, les accusations doivent attendre : des contestations judiciaires sont à prévoir, on invoquera le privilège parlementaire pour ne pas donner accès aux données de Guy Ouellette. Dès qu'une accusation est portée, les délais commencent à courir et à cause de l'arrêt Jordan, ils sont de rigueur. Il faut donc avoir « tout ramassé » quand on accuse, et divulguer la preuve à la défense. Mais pour le commissaire, « ce qui sort, ça vient du même lot. Dans notre tête, la fuite Mâchurer est arrêtée dans le temps. On espère être rendu à la fin ».

GUY OUELLETTE

L'ancien policier et député Ouellette est réputé vouloir sa tête et soupçonné de participer aux fuites. Pourquoi, d'après lui ?

« Je le connais depuis 1980 même si on n'a jamais travaillé comme partenaires. On ne s'est jamais chicanés. En 2014, c'est public, il a été rencontré par des enquêteurs de l'UPAC concernant des courriels qu'il avait faits pour obtenir du financement par des firmes [des années plus tôt]. Il a été rencontré deux fois, avec des mises en garde - on fait ça quand la personne est suspecte. Je crois que les relations ont changé à partir de ce moment-là. Mais moi, M. Ouellette, étant un député, j'évitais de le rencontrer comme tous les élus. »

LES POLITIQUES

« C'est vraiment pas une job pour se faire aimer. Ça demande de l'indépendance et de l'expérience. Je ne fais pas ça avec un plan de carrière, à l'âge où je suis. Pour les commentaires des politiciens, je vais me retenir. Mais il y a un peu de frustration. Je ne peux pas répliquer aux attaques. Je suis limité au niveau judiciaire. Y a des choses que je ne peux pas dire. Mais je crois que l'UPAC est une méchante belle machine et on doit être fiers de ça. Je suis allé en Ukraine donner une conférence à la demande de la Banque mondiale. Ils se demandaient comment ça se fait que j'étais encore vivant, quand on a dit combien de gens on avait arrêtés et le niveau des gens qu'on avait arrêtés. C'est pas banal, les maires arrêtés et qui ont fait de la prison !

« On ne fait pas que des enquêtes, on fait de la prévention. Nous, on aime à dire que si les travaux sont à jour à Turcot, c'est parce que nos équipes sont là. Des jackets de l'UPAC, vous n'avez pas fini d'en voir. »

« CLIMAT POURRI »

Il y a tout de même le numéro deux de l'UPAC qui a dû quitter ses fonctions de responsable de la vérification. Le Journal de Montréal avait révélé qu'il incitait des policiers à acheter des actions de la société Newtech, du temps qu'il était cadre à la SQ, et que des transactions se concluaient dans son bureau. Aucune allégation criminelle, mais il a tout de même démissionné.

Peu de temps après, un rapport de 2016 a fait surface, témoignant d'un climat de travail malsain dans cette division de la vérification de l'intégrité. « On a fait des ajustements, mais en ce moment, le portrait est bon. Est-ce que tout va bien ? Non. Mais on a mis un processus en place. Intégrer des comptables, professionnels, avocats et policiers ensemble, c'est compliqué. Ils sont quand même passés de 4 à 40 dossiers traités par semaine. Mais ça m'a secoué.

« Il faut faire comme un coach de hockey : tu écoutes un peu moins les nouvelles et tu te recentres sur ta mission. Tu vas voir les enquêteurs sur le terrain, ça et un entraînement. Tu reviens revigoré. Tu ne peux pas toffer sans ça. Je suis un homme heureux, j'ai une belle famille, des amis, je fais du sport... Alors, ceux qui cultivent la hargne, j'en ai rien à foutre ! »

UN CORPS À PART ENTIÈRE

Pourquoi est-il contre une nomination aux deux tiers de l'Assemblée nationale ? Parce que ça ne se fait nulle part, dit-il, et que la commission Charbonneau recommandait plutôt un comité de sélection indépendant. Le projet de loi prévoit une nomination non renouvelable pour sept ans. Étant un corps policier autonome, il n'aurait plus besoin de recourir aux permissions de la SQ pour l'entraide internationale, pour les budgets secrets, pour l'accès et l'ajout aux banques de données.

Quant à ses liens familiaux, il ne s'en défend pas : le directeur de la SQ - aujourd'hui à la tête de la police de Montréal - a épousé sa fille, également policière. Son fils est responsable de la cybercriminalité à la SQ. Son père était policier. Ses deux frères aussi... Bref, c'est dans la famille, mais il « ne parle pas des dossiers avec Martin » Prud'homme, assure-t-il.

LE QUÉBEC « CORROMPU »

Est-ce que le Québec est la province la plus corrompue au Canada ? Il répond d'un « non » catégorique. « Les provinces en développement, l'Alberta et la Colombie-Britannique, je suis convaincu que ce sont des terreaux fertiles pour la corruption. Et pour m'être rendu faire une conférence à Vancouver, je peux vous dire que bien des gens envient notre système de surveillance et de prévention. 

« Je suis convaincu qu'on l'est moins. Ce serait me vanter de dire que c'est à cause de l'UPAC, mais on y a contribué. C'est grâce aux médias, grâce aux lois qui ont changé, aux nouvelles règles de financement. C'est pour tout ça que le Québec est un modèle. Les partis ont tous fait leur bout sur le financement et ils devraient être fiers de la machine qu'on a mise en place au Québec. Et les entreprises qui regardent ça à l'étranger savent que pour s'établir ici, elles n'ont pas besoin de graisser des gens, parce qu'il y a des chiens de garde. On est un modèle que plusieurs envient. »




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