Au bout du chemin Roxham

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Zein Al Abdullah est retournée avec des reporters de La Presse vers le chemin Roxham, à l'endroit exact où elle avait traversé la frontière.

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Zein Al Abdullah

Collaboration spéciale

La Presse

Dans le cadre d'une collaboration spéciale avec Singa-Québec, organisme voué à l'intégration des immigrés, La Presse a invité des réfugiés à apprendre les rudiments du métier avec des journalistes de la salle de rédaction et à publier dans ses pages sur des sujets de leur choix.

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Zein Al Abdullah est retournée avec des reporters de La Presse vers le chemin Roxham, à l'endroit exact où elle avait traversé la frontière.

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Zein Al Abdullah

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Que se passe-t-il dans la tête de ceux et celles qui franchissent illégalement la frontière canadienne pour demander asile ? Et une fois au pays, trouvent-ils l'accueil qu'ils espéraient pour enfin recommencer leur vie ? Pour certains, comme Zein Al Abdullah, l'horizon au bout du chemin Roxham tarde à se dégager. Voici son histoire.

J'ai quitté la Syrie en décembre dernier, lors de l'évacuation des résidants d'Alep après le siège imposé sur la ville. J'étais bénévole dans un hôpital, j'aidais les blessés, surtout des femmes et des enfants, et je travaillais pour une organisation humanitaire. J'étais aussi bénévole dans une école d'Alep et j'étais responsable du soutien psychosocial des enfants.

En 2015, j'avais obtenu un visa qui me permettait d'entrer aux États-Unis et un autre pour entrer en Grande-Bretagne. C'est presque impossible qu'un citoyen syrien obtienne un visa pour les États-Unis, mais ce visa m'a été donné de manière exceptionnelle afin d'assister à un festival de films documentaires sur des femmes syriennes qui ont été militantes pendant la révolution. J'étais l'une d'elles. J'ai assisté, fin 2015, aux films du festival qui ont été présentés au ministère des Affaires étrangères de Grande-Bretagne, en présence de plusieurs politiciens intéressés par la situation en Syrie, ainsi que dans plusieurs universités et salles de cinéma. Je me suis aussi rendue aux États-Unis au printemps 2016.

J'étais contente de pouvoir raconter la souffrance des Syriens qui vivent à l'intérieur de la Syrie, mais je n'ai jamais eu l'idée de rester aux États-Unis ou de faire une demande d'asile. Je devais retourner à Alep pour continuer à aider les blessés. J'avais promis à mes élèves de revenir. Et j'y suis retournée.

Quelques jours après mon retour à Alep, la ville a été mise en état de siège par le régime syrien. Le siège a duré plusieurs mois. On souffrait de la faim. Avec les bombardements intenses, on risquait la mort.

Le siège a pris fin grâce à une entente qui exigeait l'évacuation des résidants de la ville vers une zone contrôlée par le régime.

Après avoir été expulsée d'Alep, je voulais vivre dans un pays qui respecte ma liberté et mes idées pour commencer ma nouvelle vie. Je suis donc retournée aux États-Unis. Mais je n'ai pas trouvé là-bas cette sécurité que je recherchais, et la terreur de voir les demandeurs d'asile comme moi être expulsés m'envahissait. Comme je suis une femme voilée, je n'ai pas échappé aux regards hostiles. J'ai rencontré beaucoup de Syriens qui vivaient aux États-Unis depuis plusieurs années et qui n'ont pas encore obtenu le statut de réfugié, parce que le processus est très complexe.

Je suis arrivée aux États-Unis juste quelques jours après la prestation de serment du président Trump aux États-Unis, en janvier. Les directives hostiles aux réfugiés et aux immigrants commençaient à apparaître, comme l'intention du président d'interdire l'entrée au pays des citoyens de sept pays, dont la Syrie. Personne ne savait jusqu'où ces directives iraient. Je suis restée aux États-Unis environ deux mois, mais je n'ai pas fait une demande d'asile, car je ne me sentais pas en sécurité - surtout après avoir entendu l'histoire d'un jeune Syrien qui avait été expulsé.

C'est lorsque j'ai vu dans les médias l'accueil des nouveaux arrivants au Canada que j'ai décidé de traverser la frontière.

Le Canada respecte les droits de l'homme, les libertés et les différences fondées sur la religion et le genre. Les Syriens n'y sont pas expulsés vers leur pays d'origine. Ça m'a donné un sentiment de sécurité.

C'est pourquoi, en mars dernier, je me suis dirigée vers le passage frontalier de Windsor pour faire une demande d'asile officielle au Canada. Mais les agents canadiens ont refusé ma demande et m'ont renvoyée aux États-Unis, en raison de l'Entente sur les tiers pays sûrs, qui nous oblige à demander le statut de réfugié dans le pays par lequel on est arrivé en Amérique.

Comme je ne voulais pas déposer ma demande aux États-Unis, il me restait la possibilité de traverser la frontière en pleine forêt, au risque de mettre ma vie en danger, pour pouvoir faire une demande d'asile. C'est ce que j'ai fait.

J'ai entendu parler du chemin Roxham grâce aux nouvelles et aux articles de presse qui parlaient de la vague d'immigration au Canada. C'était un endroit terrifiant. Il y avait de la neige partout, et j'ai eu peur de perdre mes doigts à cause du froid. C'est ce qui est arrivé à certaines personnes, alors que d'autres se sont égarées, comme Dina, demandeuse d'asile de la Somalie, qui a perdu son chemin pendant cinq heures en traversant la frontière canado-américaine en novembre dernier.

J'avais peur de croiser des animaux sauvages, j'avais peur d'être rejetée et d'être expulsée, j'avais peur d'être mise en prison, j'avais peur d'errer dans la forêt et de perdre mon chemin, j'avais beaucoup de peurs, mais je n'avais pas d'autre choix.

Ma décision ne diffère pas beaucoup de celle des Syriens qui ont décidé de traverser la mer dans des bateaux pneumatiques... Nous n'avons plus de place là-bas, en Syrie. Nous devons continuer.

Avec chaque pas, je me rappelais ces visages des enfants qui se sont noyés et qui ont été engloutis par la mer. Je ne suis pas plus courageuse qu'eux. J'avais survécu au bombardement d'Alep, au siège et à la prison, mais je n'avais plus rien à craindre. C'était la vie ou la mort.

***

Je suis arrivée au premier point situé à la périphérie du territoire canadien où la police surveillait les gens qui traversaient. Les policiers étaient aimables et gentils, contrairement aux personnes qui m'ont interrogée lors de mon premier passage aux frontières officielles. Ils m'ont permis d'entrer au Canada.

Mais encore une fois, en raison de l'Entente sur les tiers pays sûrs, je n'ai pas pu obtenir le droit d'asile.

Depuis cinq mois déjà, j'ai consulté plusieurs avocats en immigration, mais ils n'ont rien pu faire pour m'aider. Ma situation légale est complexe et je ne sais pas ce qui va se passer. Une directive gouvernementale empêche l'expulsion des Syriens qui sont au Canada. Mais je n'ai pas le droit de faire une demande d'asile au Canada, à moins que l'Entente sur les Tiers pays sûrs ne soit annulée ou encore qu'une exception ne me soit accordée.

Cette entente met en danger la vie de ceux qui souhaitent demander l'asile au Canada en les poussant à franchir les frontières de façon irrégulière. De plus, les enfants voient leurs parents passer par toutes les procédures de sécurité (comme inspection et autres) - j'ai moi-même vu certains d'entre eux pleurer quand leurs parents ont été fouillés et même, parfois, menottés.

***

Le 31 mai dernier, j'ai accompagné des reporters de La Presse près de la frontière. Nous nous sommes dirigés vers le chemin Roxham, plus précisément à l'endroit exact où j'avais traversé, deux mois auparavant.

J'ai alors vu des gens emprunter le même chemin que moi. Fatima, une petite Yéménite de 7 ans, a traversé la frontière avec ses parents. La police a commencé ses procédures habituelles de sécurité en interrogeant les arrivants. La peur se voyait dans les yeux de Fatima lorsque la police a commencé à fouiller son père. Elle s'est mise à pleurer.

Je me suis approchée de Fatima pour la rassurer. « Ce sont des actes normaux. J'étais ici il y a un mois, et j'ai été fouillée aussi. Ils sont gentils, n'aie pas peur ! Et ce pays est très beau, tu vas l'aimer. »

Alors que j'essayais de calmer la petite fille, j'ai aussi ressenti de la peur. Je me suis souvenue du jour où j'ai traversé cette frontière. Je me rappelle souvent les détails de ce voyage terrifiant, mais j'essaie de les chasser, car je veux commencer une nouvelle vie.

J'aimerais tant m'installer au Canada. J'aimerais apprendre la langue de ce pays, poursuivre mes études, travailler et acquérir de nouvelles expertises.

Mais je ne comprends pas que l'on puisse, d'une part, vouloir accueillir les réfugiés et, d'autre part, appliquer une pareille entente qui empire la souffrance des migrants, tout en sachant que cette entente n'empêche pas les demandeurs d'asile d'essayer d'entrer au Canada.

Au lieu d'un accueil médiatique pour les nouveaux arrivants au Canada, il aurait peut-être fallu prendre les mesures nécessaires pour faciliter le passage et la protection de la vie des arrivants.

Le réfugié n'a jamais voulu être un réfugié. Il ne lui reste qu'à mettre ses malheurs de côté et à tout recommencer à zéro.

ZEIN AL ABDULLAHÂge : 27 ans

Origine : Syrie

Arrivée au Canada : 2017

Originaire de la ville d'Alep, Zein est arrivée au Canada en mars dernier. En Syrie, elle était infirmière, avant d'aller faire une maîtrise en éducation et de travailler comme enseignante. Elle souhaite aujourd'hui vivre avec toute sa famille sous le même toit.

«Qu'est-ce que l'Entente sur les tiers pays sûrs ?

L'Entente sur les tiers pays sûrs entre le Canada et les États-Unis d'Amérique a été signée en décembre 2002 et est entrée en vigueur en 2004. En vertu de cette entente, une personne qui fait une demande d'asile à un poste frontalier officiel canado-américain sera renvoyée au premier pays où elle aurait pu demander l'asile.»





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