Loterie vidéo : «Un piège à souris»

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Selon une étude de l'Université Brown, les joueurs réguliers d'appareils de loterie vidéo accrochent au jeu trois à quatre fois plus vite que ceux qui font des paris sportifs ou jouent aux cartes.

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Katia Gagnon,  Kathleen Lévesque et Marie-Claude Malboeuf
La Presse

«Dans le fond, ce que vous cherchez, c'est créer de la dépendance ? » La question était simple. Elle s'adressait aux concepteurs d'appareils de loterie vidéo (ALV), qui travaillent chez l'un des fournisseurs de Loto-Québec. C'est la chercheuse Louise Nadeau, spécialiste du jeu, qui la posait.

«Ils m'ont regardée comme si j'avais moins 100 de quotient, se rappelle-t-elle. Pour eux, c'était une évidence.»

Louise Nadeau, psychologue réputée, oeuvrait à ce moment au sein d'un comité sur le jeu en ligne mandaté par le gouvernement. Des années plus tard, elle raconte avec ébahissement cette visite dans l'un de ces temples du jeu. «On a vu comment ils travaillent. Ces gens-là travaillent avec du monde en neuroscience, [des gens] qui connaissent les sens bien mieux que vous et moi», dit-elle.

N'entre pas qui veut dans ces fabriques de machines à sous: les chercheurs québécois n'ont pu y entrer que grâce au sésame fourni par Loto-Québec. La même société d'État qui a toujours affirmé que les ALV ne créent pas de dépendance.

«Ces appareils ne sont pas conçus pour créer la dépendance», répète en entrevue Isabelle Martin, chercheuse réputée sur la question du jeu, désormais à l'emploi de Loto-Québec. «Si c'était programmé pour faire en sorte qu'on joue dans le cerveau, tous les joueurs qui s'y adonnent tomberaient dans la dépendance.»

Les études réalisées au Québec ont néanmoins montré qu'un joueur sur six qui se trouve devant les appareils de loterie vidéo devient un joueur problématique. «C'est un taux six fois plus élevé que chez l'ensemble des joueurs», souligne Louise Nadeau.

Les joueurs réguliers d'ALV accrochent aussi au jeu trois à quatre fois plus vite que ceux qui font des paris sportifs ou jouent aux cartes - soit en un an plutôt qu'en trois ans et demi - révèle une étude de l'Université Brown, aux États-Unis.

Pour contrer ces problèmes, Loto-Québec a mis en place des mesures de jeu responsable. Ligne d'aide, mesures de temps de jeu, délai de cinq secondes entre les parties, dépliants de sensibilisation. «Ce que dit Loto-Québec, c'est qu'avec ces mesures-là, on est corrects. Or, on n'a aucune preuve que ces mesures sont efficaces», dit Sylvia Kairouz, titulaire de la Chaire de recherche sur l'étude du jeu de l'Université Concordia.

Des trucages douteux

Ces dernières années, des chercheurs de par le monde ont montré que ces machines sont l'équivalent du crack des joueurs. Mme Kairouz veut sonner l'alarme en novembre, avec le visionnement public du documentaire Ka-Ching!. «On devrait montrer à tous ce document extraordinaire, qui démontre comment certaines machines sont programmées pour faire dépenser à l'extrême. Ç'a été tourné en Australie, mais les machines sont partout semblables», dit la chercheuse.

Dans ce film troublant, le plus grand fabricant australien d'ALV explique ainsi son succès: «On fabrique un meilleur piège à souris.»

C'est que les ALV induisent carrément les joueurs en erreur - ce que les scientifiques ont prouvé en mesurant leurs réactions physiologiques (sueur, rythme cardiaque) et cérébrales.

En Ontario, l'informaticien et statisticien Kevin Harrigan, qui dirige le Laboratoire de recherche sur le jeu de hasard à l'Université de Waterloo, a dénoncé deux trucages. D'abord, le fait que la machine maquille des pertes en gains en faisant entendre une musique joyeuse lorsqu'un joueur mise sur plusieurs lignes et perd beaucoup sur la quasi-totalité d'entre elles, mais gagne une petite somme sur la dernière.

«L'humain est programmé pour aimer le renforcement positif ; il est très influencé par ça. C'est très addictif», affirme Kevin Harrigan.

Puisque le jeu est solitaire, rapide et continu, les joueurs n'ont aucun recul et leurs capacités d'analyse sont émoussées. À force de recevoir du renforcement sous perfusion, ils plongent dans une sorte de transe, une «zone» dont ils ne veulent plus sortir, a montré l'anthropologue du MIT Natasha Schüll, qui a enquêté pendant des années sur l'industrie et ses clients et en a fait un livre, Addiction by Design.

Autre illusion programmée: les gros lots «ratés de peu», dits quasi-gains, qui surviennent lorsqu'il ne manque qu'un symbole à l'écran pour repartir avec le magot. En analysant les programmes de certains jeux, le Dr Harrigan a découvert qu'ils sont conçus pour augmenter artificiellement la fréquence de tels résultats. «Le corps des joueurs y réagit encore plus fort qu'aux vrais gains, généralement plus petits, dit le chercheur. Et ils provoquent le désir ardent de continuer.»

Luke Clark, le coordonnateur du Centre de recherche sur le jeu de l'Université de Colombie-Britannique, a montré la même chose en faisant littéralement entrer les joueurs dans un scanner pour voir quelle zone du cerveau était activée par ces appareils. Réponse: la même qui est activée par la consommation de drogue ou les relations sexuelles.

Bouton d'arrêt retiré

Des joueurs pathologiques ont réglé en 2010 hors cours un recours collectif intenté contre Loto-Québec, à qui ils reprochaient d'exposer la population à des appareils dangereux. Le juge ne s'est donc jamais prononcé. Mais à l'époque, le psychologue Jean Leblond, principal témoin expert des joueurs, se sentait bien seul à soutenir une telle chose publiquement.

Loto-Québec a cependant accepté d'enlever le bouton d'arrêt des ALV, parce qu'il donnait aux joueurs la fausse impression que leur geste pouvait influencer le résultat.

Pourquoi ne pas éliminer aussi les autres illusions? «On est un très petit marché au Québec. Les fabricants ne vont pas s'ajuster pour nous. C'est: "Tu prends ça ou tu ne prends rien"», répond Isabelle Martin, de Loto-Québec.

Pendant ce temps, dans les bars, les joueurs peuvent être amenés à dépenser des sommes faramineuses: les plus grands joueurs d'ALV claquent en moyenne 10 000 $ par an dans les appareils, a établi l'étude de Louise Nadeau. Sur le terrain, ces pertes énormes se voient facilement. Une cliente rencontrée par La Presse au bar PJ Pub, l'un des plus gros détenteurs d'ALV de la région de Montréal, a fini par perdre 460 000 $ dans les machines à sous et les ALV, ce qui l'a forcée à vendre ses magasins de vêtements. «Regardez où je suis rendue... Ne faites pas comme moi», a prévenu l'élégante dame de 60 ans en nous invitant à déplier un bout de papier sorti de son sac à main.

C'était son chèque d'aide sociale.

***

EN CHIFFRES

1 sur 8 : Proportion de Québécois qui jouent aux ALV ou aux machines à sous

902 millions : Revenus que Loto-Québec tire des 11 600 ALV distribués dans 1800 sites

527 millions : Revenus tirés des 5950 machines à sous situés dans les 4 casinos

1635 $ : Somme moyenne dépensée annuellement dans les appareils par les 874 000 joueurs d'ALV ou de machines à sous

83 % : Proportion des joueurs pathologiques ou problématiques qui sont accros aux ALV ou aux machines à sous, situées dans les casinos (96 284 sur 115 559).

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