Le mouvement Gülen fraye avec l'élite québécoise

Le 26 janvier dernier, la ministre de l'Immigration... (Photo: Marco Campanozzi, La Presse)

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Le 26 janvier dernier, la ministre de l'Immigration Kathleen Weil, à gauche, a prononcé le discours d'ouverture du «souper annuel du dialogue et de l'amitié», organisé par l'Institut du dialogue interculturel de Montréal.

Photo: Marco Campanozzi, La Presse

Laura-Julie Perreault
La Presse

En 2008, lorsque la revue d'affaires étrangères Foreign Policy a lancé un vote parmi ses lecteurs pour élire l'intellectuel le plus influent du monde, un leader musulman turc réfugié en Pennsylvanie, Fetullah Gülen, a gagné haut la main. À l'époque, le résultat du vote en a étonné plus d'un. Fetullah qui? Le chef religieux et le mouvement qu'il a créé en Turquie il y a plus de 30 ans faisaient peu parler d'eux à l'ouest du Bosphore. Mais depuis, le mouvement Gülen - fort de plus de 2 millions de fidèles et de 10 millions de sympathisants - s'est établi un peu partout en Amérique du Nord. À Montréal, ses représentants possèdent une école privée et frayent avec l'élite politique, religieuse et médiatique. Portrait sur deux continents d'une confrérie musulmane hors du commun, qui suscite autant l'admiration que la peur.

Le bruit des assiettes et des conversations se mêle joyeusement dans la salle de bal du Centre Mont-Royal, en plein coeur du centre-ville de Montréal. Élus, universitaires et journalistes ont tous accepté de participer au «souper annuel du dialogue et de l'amitié», organisé par l'Institut du dialogue interculturel de Montréal. La ministre de l'Immigration, Kathleen Weil, prononce le discours d'ouverture.

«Je crois à cette mission. Je voulais donner mon soutien à l'organisation. C'est grâce à leurs efforts que ce souper est possible», lance la ministre en début de soirée.

Tour à tour, d'autres dignitaires s'approchent du micro pour louer l'initiative. «Je suis fier et heureux d'être ici ce soir», dit le patron des nouvelles de Radio-Canada, Alain Saulnier. «Plus de gens devraient vous imiter», entend-on dans la bouche de conseillers municipaux, de députés fédéraux et de professeurs d'université qui prennent la parole. Des enfants en costumes ethniques et une chanteuse amérindienne sont aussi de la soirée.

L'auteure de ces lignes, elle, s'amuse à poser la même question aux invités d'honneur de ce souper sans alcool. «Connaissez-vous Fetullah Gülen?» Tous haussent les épaules. «Non» ou «pas vraiment» sont les deux principales réponses des convives, notamment celle de la ministre Weil.

Pourtant, c'est le mouvement Gülen, puissante confrérie musulmane qui s'inspire des enseignements de ce leader religieux turc, qui est derrière l'institut qui organise le souper, huitième du genre. Ce mouvement, établi en Turquie, compte plus de 2 millions de fidèles et quelque 10 millions de sympathisants dans le pays d'Atatürk. Sa fortune est estimée à des milliards. Son influence politique ne fait plus de doute: le mouvement Gülen est intimement lié à l'avènement d'un gouvernement pro-islamique en Turquie au début des années 2000.

Les visées politiques du mouvement, qui aime se définir comme une communauté de service, sont entourées de mystère. Le mouvement Gülen n'aime d'ailleurs pas s'afficher. Lors du souper montréalais, à la fin du mois de janvier, il fallait avoir les yeux grand ouverts pour remarquer la photo de Fetullah Gülen projetée quelques secondes sur un écran.

Pignon sur rue à Montréal

L'expansion du mouvement à Montréal est cependant indéniable. En plus d'avoir créé l'Institut du dialogue interculturel, les fidèles de l'ex-imam septuagénaire ont récemment mis sur pied l'école Sogut, établissement privé, situé à Montréal-Nord et auquel quelque 350 enfants - la majorité d'origine turque - sont inscrits. Pendant le ramadan, le mouvement organise des soupers familiaux auxquels sont conviés des leaders d'opinion. Et à plusieurs reprises chaque année, une soixantaine de Montréalais prennent part à des voyages culturels en Turquie organisés et largement financés par la confrérie musulmane, une initiative semblable aux voyages de familiarisation orchestrés par le lobby pro-israélien.

Parmi ceux qui ont accepté l'invitation récemment, on retrouve notamment des professeurs des universités McGill et Concordia ainsi qu'un enquêteur de la Gendarmerie royale du Canada.

Pourquoi tout ce déploiement, digne d'une ambassade parallèle? «En général, à Montréal, le mouvement fait surtout la promotion du dialogue entre les cultures et les religions. Un de ses objectifs est de donner une image positive de la Turquie et de l'islam turc, plus modéré. Mais il semble que dans certains événements, dont le souper de l'amitié, il y ait un objectif indirect politique qui soulève des interrogations», note Patrice Brodeur, détenteur de la chaire de recherche du Canada sur l'islam et le pluralisme. Fehmi Kala, principal représentant du mouvement Gülen à Montréal, nie cacher des intentions politiques.

Pieuvre internationale

Les activités du mouvement Gülen à Montréal ne sont que la pointe de l'iceberg d'un réseau en pleine expansion partout dans le monde. «Économiquement et socialement, le mouvement Gülen est un empire globalisé, un immense réseau d'écoles et d'entreprises aux quatre coins du monde, organisé de manière assez fluide. Au début, le mouvement était uniquement en Turquie, puis a vite pris de l'ampleur en Asie centrale après la chute de l'URSS. Depuis 2001, le mouvement a étendu ses activités dans le monde», note Berna Turam, professeure au département d'Affaires internationales à l'Université Northeastern. Diplômée de McGill, elle a consacré son doctorat en sociologie à l'étude du mouvement Gülen.

Visage éducatif

C'est surtout par l'entremise de ses quelque 2000 écoles privées, dispersées dans plus de 110 pays, que le mouvement s'est fait connaître. Dès le début de ses enseignements, Fetullah Gülen conseillait à ses fidèles de «construire des écoles plutôt que des mosquées». Si au Canada, on ne compte à ce jour que deux écoles - la seconde est à Toronto -, aux États-Unis, plus de 120 écoles dans 25 États sont liées au réseau de Fetullah Gülen. On en dénombre aussi en Europe, en Afrique, au Moyen-Orient et en Asie.

Le mouvement Gülen a aussi dépêché dans près de 100 pays des représentants chargés d'organiser des activités communautaires et de réseautage, notamment pour les hommes d'affaires qui constituent une part importante et sans cesse grandissante de la confrérie musulmane. «Nous aidons notamment les gens qui veulent immigrer au Canada à préparer leurs demandes», a dit à La Presse un des fidèles du mouvement rencontré en Turquie l'été dernier.

Malgré la croissance du mouvement au pays au cours des cinq dernières années, le mouvement Gülen attire bien peu l'attention. Mais ce n'est pas le cas au sud de la frontière, où la confrérie musulmane est sous les projecteurs depuis que le New York Times a publié l'an dernier des articles sur l'attribution massive de contrats de l'État du Texas à une série «d'écoles turques». Une autre controverse, liée à la délivrance de nombreux visas de travail à des enseignants turcs et leurs familles, fait aussi rage aux États-Unis, où plusieurs politiciens conservateurs se montrent suspicieux des visées du mouvement musulman et de son influence au sein de l'appareil gouvernemental.

Des craintes, qui, pour le moment, n'ont pas encore trouvé d'écho ici.

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