La porno ordinaire

Sexe made in Québec

Myriam Crépeau, alias Vandal Vyxen.... (Photo: François Roy, La Presse)

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Myriam Crépeau, alias Vandal Vyxen.

Photo: François Roy, La Presse

Hugo Meunier
La Presse

Le coming out forcé de l'actrice Samantha Ardente  cette employée d'une commission scolaire de Lévis dont la double vie d'actrice porno a été étalée sur la place publique il y a quelques mois  a braqué les projecteurs sur l'industrie québécoise de la pornographie, dont les acteurs sont, souvent, des stars à temps partiel. Portrait d'une industrie qui mise sur la controverse pour sortir de l'ombre.

Les principaux artisans de ce secteur d'activité l'avouent eux-mêmes: le marché des films pornographiques québécois est jeune, petit et encore incapable de faire vivre convenablement ses acteurs. «Sur sept millions de Québécois, si on enlève les mineurs, les personnes âgées et 90% des filles, il ne reste pas un grand marché», résume Nicolas Lafleur, président des Productions Pegas, une des rares - et rentables - sociétés de films pour adultes québécoises.

Anne-Marie Losique, figure emblématique de l'érotisme au Québec, est plutôt critique de l'industrie québécoise du XXX. «C'est encore une industrie cachée, on ne la connaît pas beaucoup, elle est mal encadrée», juge la productrice et animatrice, qui préfère exploiter un créneau un peu plus soft.

Depuis un an, sa chaîne spécialisée Vanessa diffuse des émissions érotiques, des entrevues, des reportages dans les coulisses de films, mais jamais de films pornos. «Ça prendrait des gens sérieux. Actuellement, les filles qui veulent faire ça sérieusement doivent se tourner vers les États-Unis. C'est très important qu'elle devienne un peu plus mature, cette industrie», résume Anne-Marie Losique. On est assez loin du glamour de l'industrie américaine de la porno, avec ses productions à plusieurs millions et ses salaires faramineux pour acteurs gonflés aux stéroïdes et actrices remodelées par la chirurgie.


Mais l'an dernier, l'industrie québécoise de la porno est sortie de l'ombre avec l'affaire Samantha Ardente. Employée d'une école secondaire de Lévis, la femme a dû démissionner après que ses employeurs eurent appris qu'elle avait participé à un film pour adultes. Créée en 2006, la boîte de production Pegas, qui a produit les films de Samantha Ardente, a profité d'une vague de popularité inattendue grâce à cette affaire.

Malgré ce succès, une visite des bureaux des Productions Pegas montre parfaitement le caractère modeste du marché québécois de la porno. Les bureaux de Pegas sont aménagés dans une pièce exiguë de l'appartement de Nicolas Lafleur, à Québec. Après avoir traversé le salon, on entre dans le studio où se trouve la salle de montage. Deux employés y travaillent à temps complet, Nicolas Lafleur et son bras droit, Jean-Sébastien Labrecque. Des exemplaires de chaque production de Pegas occupent une bibliothèque.

En plus d'être producteur et réalisateur, Nicolas Lafleur joue lui-même dans certains de ses films. Il raconte avoir fondé sa boîte en pleine crise de la trentaine. «Je faisais de l'aménagement paysager depuis 20 ans. Je trouvais qu'il y avait un manque au Québec pour les adultes. J'ai voulu faire de la porno par et pour les Québécois.»


Nicolas Lafleur ne connaît alors personne dans l'industrie. «Pendant les cinq premières années, j'ai conservé mon emploi en paysagement. Mon autre métier est rentable depuis peu», explique M. Lafleur, qui a suivi des cours de gestion à l'université pour comprendre les rouages de l'entrepreneuriat.

Sa société produit en moyenne deux films par mois. Chaque film comporte quatre scènes, dont les dialogues sont écrits à l'avance. Le tournage s'échelonne sur quelques jours. Chaque scène, d'une vingtaine de minutes, prend en moyenne quatre heures à tourner. Sa boîte a produit jusqu'à présent une cinquantaine de titres, dont les plus grands succès présentent du sexe en groupe. «Les gens se sentent concernés parce qu'il y a une saveur locale. Environ 70% de notre clientèle est québécoise», indique M. Lafleur. Chaque film est diffusé sur trois plateformes. Le DVD, la vidéo sur demande et l'internet. Un abonnement à la boîte de production permet d'avoir accès aux films.

Les salaires varient selon divers facteurs. Les hommes gagnent deux fois moins que les femmes. Alors qu'ils sont confinés à un rôle de faire-valoir, leur travail est pourtant plus difficile à certains égards. «On reçoit beaucoup de candidatures de gars, mais plusieurs sont incapables de jouer.»

Les hommes gagnent de 225 à 250$ environ par scène. Les filles gagnent de 200$ à 500$. Pour faire de l'argent, les actrices font des blitz. Elles tournent plusieurs films en quelques jours. «On propose des forfaits de quatre scènes, où on paie l'hôtel, les repas, et l'actrice repart facilement avec 2000$.»


Difficile d'être actrice

À quelque 300 kilomètres de là, à Montréal, se trouvent les locaux du plus sérieux adversaire de Pegas: El Diablo. Depuis 2007, pour tourner la vingtaine de films de son répertoire, la boîte a eu recours aux services d'une cinquantaine de filles. Sa toute première production, tournée dans une église de Rosemont, n'était faite que par des gens sans expérience, devant et derrière la caméra.

Contrairement aux États-Unis, où les actrices, adulées, vivent largement de leur métier, les actrices québécoises sont difficiles à dénicher et à garder. Différentes raisons les poussent à interrompre leur carrière.

Aujourd'hui, une douzaine d'actrices figurent plusieurs fois au générique des films d'El Diablo, dont chaque production coûte de 15 000 $ à 20 000 $. Parmi les actrices fétiches de la boîte, on trouve Vandal Vixen, Juicy Pearl, Kelly Summer, Patricia Petite et Malezia. Ces deux dernières se font actuellement un nom aux États-Unis, eldorado de la pornographie.

Parce que les actrices gèrent elles-mêmes leur carrière, leur travail est d'ailleurs difficile à encadrer. Réseaux sociaux, page web: les filles sont des PME ambulantes et les films servent parfois de carte de visite pour faire mousser la popularité (et la valeur) d'une escorte ou d'une effeuilleuse. «On est un micromarché, comme la musique. Ça ne serait peut-être pas mauvais s'il y avait davantage de boîtes de production. Les actrices tourneraient plus et ça créerait un engouement», croit le producteur d'El Diablo Simon Templar, qui a «volé» le nom du personnage de la télésérie Le saint.

Il arrive aussi que des actrices, prises de remords, changent leur fusil d'épaule après un tournage. «Les gens sont prévenus que ces films laissent des traces et ils signent pourtant des décharges à cet effet», explique Sylvain Morneau, réalisateur et caméraman de la boîte. Il cite en exemple cette actrice qui insistait pour bloquer la diffusion d'un film après avoir décroché un emploi de courtière immobilière. Les responsables d'El Diablo ont obtempéré par pure gentillesse, même s'ils n'avaient aucune obligation de le faire.


Selon Frédéric Paquin, associé chez El Diablo et acteur mieux connu sous le nom de Bobby James, l'histoire de Samantha Ardente ne fait que refléter une certaine hypocrisie dans la population: bien des gens consomment de la pornographie, mais le dévoilement de la double identité d'une actrice se transforme en psychodrame national. «Je la connais, Samantha Ardente, elle a été prise de court. C'est une bonne personne et une excellente mère», explique l'acteur, lui-même père d'une fillette de 9 ans.

Tout de même, la controverse Ardente s'est avérée bénéfique pour la société Pegas, pour laquelle a joué l'actrice, et pour l'ensemble de l'industrie. El Diablo rêve secrètement d'une pareille controverse...




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